Les points communs entre le Street Art et le Design

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Alors que l'on tendrait à opposer street art et design, curieux est de constater leur rapprochement mutuel, tout au long de leur évolution et au fil des années. Il était donc temps de les croiser et d'étudier leur relation de près !

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Le street art et le design n'investissent pas les mêmes lieux. Le premier patrouille en extérieur, le second a débuté son règne sur les intérieurs. Pendant longtemps, l'on a pu croire qu'il existait une différence majeure entre les deux disciplines ; on pensait que la première était destinée à un public populaire et que la seconde était réservée à un public d'initiés, suffisamment aisé pour se l'offrir. Depuis, Banksy est passé par là, il  a su si bien se placer au croisement de l'Art, du design, et du marketing que les frontières - déjà entrouvertes - entre street art et design, sont désormais des canaux de libre circulation. Design et street art se seraient-ils mutuellement influencés ? Cela méritait bien une analyse, car comprendre l'un, c'est aussi mieux cerner l'autre.

Simplifier : la pureté du concept

La simplicité du street art est un formidable écho à la volonté du design de "simplifier la vie". Dans les matériaux physiques comme dans les systèmes numériques (sites web, applications, etc), le but du design est simple et sans détour : simplifier le quotidien. Et qui dit simplification, dit lignes franches et fonctionnalités épurées, aller à l'essentiel.

L'objet passé entre les mains d'un designer doit être ergonomique et refléter une certaine évidence d'utilisation. Mais penser l'évidence, n'est pas si simple, car le design est lié à l'ère industrielle. Rendre simple d'utilisation des objets qui se complexifient toujours davantage n'est donc pas une tâche aisée, d'autant que le design est directement destiné à l'usage quotidien du consommateur. L'une des premières inventions marquantes de l'histoire du design est d'ailleurs la chaise bistrot au 19e siècle. Aujourd'hui encore utilisé, l'objet répondait à l'époque déjà parfaitement à la demande du commanditaire qui était de créer des « chaises pratiques, élégantes et peu encombrantes ». Ces chaises furent vendues à 50 millions d'exemplaires entre 1859 et 1914.

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L'indémodable chaise bistrot

Le designer doit trouver l'idée originale qui simplifiera l'utilisation et la forme du produit. Pour le street artiste, la simplicité est également à la source du mouvement. En effet, le graffiti naît à New-York à la fin des années 60 avec de simples tags signés Cornbread et Cool Earl. Au grand dam des autorités, le graffiti prend de l'essor dans les années 70. A cette époque, des créateurs devenus illustres sévissent dans les rues : Jean-Michel Basquiat, sous le pseudonyme SAMO (pour "Same Old shit") ou Keith Haring qui lâche des Radiant Babies sur les murs de sa ville ! 

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Graffiti de Jean-Michel Basquiat (alias SAMO) sur un mur de New-York, dans les années 70. ©Henry Flynt, 1979

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Graffiti dans le métro par Keith Haring, 1982 ©Ivan Dalla Tana

En résumé, un graffiti c'est : une idée, une bombe. Un design c'est : une idée au service de la facilité. Dans les deux cas, on ne s'embarrasse pas du superflu !

Environnement et architecture

Le design comme le street art transforment leur environnement. Le designer marque son temps et le monde par les objets, et le street artiste transforme son milieu : la ville. Tous deux jouissent d'une véritable fonction architecturale.

Au Mexique par exemple, une fresque colossale se déploie pour redonner des couleurs à une favela. Cette oeuvre représente 20.000 m2 de surface peinte. Ce projet artistique a été accompagné d'un projet social dont le but était d'éradiquer la violence chez les jeunes et a permis de créer des emplois. En s'imposant, une création murale transforme littéralement l'espace des habitants.

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Germen Crew, la colline de Palmitas, Mexique

L'espace du design ne cesse lui aussi d'évoluer et de prendre diverses formes, mais la plus significative d'entre elles, est sans nul doute le webdesign. Si le terme "graphisme" est de plus en plus supplanté par celui de "webdesign", c'est parce que la notion de facilitation spatiale est aujourd'hui déterminante dans la conception des sites internet. Le minimalisme et le flat design s'imposent pour dé-complexifier et aérer les interfaces. Le design devient alors une clé de la transformation environnementale  numérique. Le site américain Middle Child, présent dans la rubrique " site of the day" par Awwwards.com en est une superbe illustration : lignes épurées, textes réduits a minima, minimalisme d'interface.

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Home du site Middle Child à l'interface graphique et épurée. Ergonomie et design simplifiés.

En permettant de fluidifier, simplifier et de rendre mieux visible l'environnement, street art et design se rejoignent largement.

Le détournement ludique

Vous l'avez compris, l'aspect ludique constitue un fil rouge conséquent des deux univers. Le design surprend par sa nouveauté, sa modernité mais aussi par ce que l'on pourrait appeler sa "jouabilité". Le patron du design d'Apple, Jony Ive, inspire depuis plus de vingt ans les designers du monde entier. Il signe un design au style épuré dont les lignes douces se mettent au service d'une fluidité pragmatique. A tel point qu'une fois le premier produit Apple sorti, la marque a donné le ton en matière de design.

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Jonathan Ive gère le design d'Apple depuis les débuts. L'évolution des produits a donné le LA dans le monde du design numérique.

En ce qui concerne les interfaces, le développement des applications a amplifié les besoins en fluidité ergonomique et praticité des supports. Le web est désormais le terrain d'expériences innovantes et toujours plus ludiques. le développement des PWA en est un exemple flagrant. Ces applications web permettent à l'utilisateur une expérience équivalente à l'expérience mobile, c'est-à-dire, toujours plus fluide et intuitive, au design interactif. Le site PaperPlanes est à cet égard un bel exemple.

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La plateforme interactive de paperplanes.world

Le street art n'est pas non plus dénué de détournement ludique. La rue et les façades constituent son interface de prédilection. Les artistes s'approprient la rue et ses recoins comme une île de tous les possibles créatifs. Un égout peut se transformer en demeure de créatures, une corniche peut devenir le point de départ d'une création illusionniste, le moindre rebord de fenêtre peut se transformer en étagère fictive.

Le travail de Levalet, artiste français, témoigne de cette volonté de s'inscrire dans la rue. Elle fait partie intégrante de l'oeuvre. Ces réalisations drôles s'intègrent parfaitement dans le paysage urbain et jouent avec les éléments du décor. On trouve ses œuvres à Paris principalement dans le 13ème, il utilise des collages réalisés à l'encre de Chine sur papiers kraft.

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"Celle de trop", Levalet, 2015, Paris, 2ème.

Si certains demandent l'autorisation au préalable et font des oeuvres préparées en amont, d'autres travaillent encore à l'instinct et exposent illégalement. Ces derniers pratiquent le détournement au premier degré pour rendre au street art ses lettres d'origine et transformer un acte de vandale en art vivant aussi surprenant qu'inattendu.

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Maid in London (2006) ©Banksy

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"Iconoclasme", Levalet, 2013, Paris

Slinkachu, créateur de "the Little People Project"joue avec la rue, un déchet laissé à terre est pour lui l'occasion de créer une scène pour ses figurines.  Depuis 2006, il met en scène de petites figurines dans l'espace urbain pour créer des scènes absurdes, cocasses ou poétiques.

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Slinkachu, street art, 2013

En manipulant l'espace et en proposant des solutions toujours plus simplifiées, le designer attise notre désir de jouabilité. En détournant l'espace des villes, le street artiste apporte une touche d'humour et de surprise à notre quotidien. L'aspect ludique est pour tous deux un conducteur.

L'innovation

Street art et design n'ont de cesse d'innover dans les formats, comme dans les supports.

Le design c'est avant tout concevoir, mettre en forme une idée : le propre de l'innovation. Un designer doit donc être capable de créativité et d'explorer des chemins qui n'ont pas encore été empruntés ni même défrichés. En cassant les structures établies, on change les angles de vue.

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Projet d'étudiant en design : "Exploded chair" par Joyce Lin

Le street art a lui aussi parfois recours à des installations hors normes et au détournement de matériaux. Lui aussi conçoit et met en forme. Hide & Seek utilisent par exemple le "détournement".

Ils habillent les grillages de leurs gobelets colorés et réalisent des œuvres surprenantes.

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Hyde and Seek, Adelaïde, Australia, 2015

Ici, ils ont utilisé du ruban adhésif peint à la bombe aérosol.

Même le tricot s'invite dans le street art ! Le yarn bombing recouvre tout sur son passage. La sculpture d'Arturo di Modica, "Charging Bull" (le taureau de Wall Street), à New-York a été recouverte de tricot par le street artiste Olek en décembre 2010.

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Yarn bombing, "Charging Bull", Olek, New-York, décembre 2010

La street artiste Vhils est aussi un sculpteur. Dans le quartier de Shoreditch à Londres on peut observer  l'une de ses toutes premières oeuvres. Il sculpte les murs à l'aide d'un marteau, d'un burin, et d'un marteau piqueur.

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Vhils, Londres, 2012

Ella & Pitr est un couple d'artistes stéphanois. Ils peignent des "géants endormis" sur le toit d'immeubles.

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Ella&Pitr, "Une chanson douce..." ou "Helmut", Sudbury, Ontario, 2016

Mais ils se filment aussi en train de les effacer ou de les faire exploser. Le processus de destruction intéresse tout autant le street art que le design k; c'est d'ailleurs un principe fondateur de la démarche créative en général.

L'impact marketing

Le design est devenu aujourd'hui à lui seul un argument marketing et commercial fort. Mais si le street art est un art gratuit, son impact l'a propulsé au rang de business rentable. Le street art entre dans le marché de l'art au début du XXIe siècle : ventes aux enchères et expositions prestigieuses. Banksy et Damian Hirst détiennent le record de la plus grosse vente aux enchères de street art. Leur oeuvre "Keep it spotless", créée en 2008,  a été vendue 1,8 millions de dollars.

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Banksy et Damian Hirst, "Keep it spotless", 2008

Le street art réunit en fait tous les ingrédients pour être un gros succès marketing et devenir même une source d'inspiration pour celui-ci :

  • Son impact et sa visibilité "off line"/"on line"
  • La simplicité du message représenté par un dessin synthétise le discours
  • La maîtrise des réseaux sociaux et le partage viral des œuvres leur offre une publicité gratuite
  • La communication internationale, le dessin dépasse les frontières, pas besoin de traduction
  • Les coups de théâtre organisés par les street artistes eux-mêmes créent la surprise, tel un "coup publicitaire"
  • Gestion de l'anonymat des artistes pour entretenir le mystère

Shepard Fairey est l'un des pionniers du "street marketing". Il placarde ses créations dans toute la ville dès l'âge de 18 ans en utilisant divers supports comme les stickers. Sa campagne de street art "Obey Giant" parodie la propagande américaniste de Bush à la fin des années 80.

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"Obey Giant", Shepard Fairey, 1989

En 2008, Shepard Fairey crée une série d'affiches en soutien à la candidature de Barack Obama, ce portrait sera repris partout.

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Affiche créée pour la campagne de Barack Obama en 2008 par Shepard Fairey

Le succès du street art inspire les agences de communication qui n'hésitent pas à investir dans ces peintures murales pour toucher davantage de clients. Depuis les années 2000, la popularité du street art est une aubaine pour les grandes marques qui n'hésitent pas à surfer sur la vague. En témoigne cette affiche réalisée par l'artiste Make à Beverly Hills en 2012. Du street art à Beverly Hills ? Cette commande étonnant a été passée par Louboutin pour les vingt ans de la marque.

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Make, affiche réalisée en 2012 pour les vingt ans de la marque Louboutin

Mais le grappin des grandes marques sur le street art fait polémique. Elles éloignent le street art de son intention première et le mêlent à un milieu auquel il n'appartient pas. Le décalage entre les grandes marques et les street artistes se fait alors sentir. Tandis que Banksy dénonçait Mac Donald dans son oeuvre "Napalm", l'enseigne s'approprie son action à la vente aux enchères de Sotheby's en présentant une publicité montrant la marque découpée en fines lamelles comme le célèbre tableau de Banksy "Girl with balloon".

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Depuis le coup d'éclat de Banksy qui lui a permis de confirmer son statut d'acteur incontournable du marketing, le lien entre street art et marketing n'est plus à prouver.

Témoigner d'une époque

Traversé par son époque, le designer doit faire preuve de sensibilité pour mieux cerner les besoins et problématiques de son temps.  Un designer doit se poser les bonnes questions. Il doit avoir une approche intuitive dans la création car son oeuvre peut transformer la relation à l'objet de son temps.  Le street art s'inscrit également dans son époque : bien plus qu'un simple dessin, c'est une réflexion sur son temps.

Une simple lettre peut alors devenir un symbole fort. En 1941, l'ancien ministre belge Victor de Laveleye appelle ses compatriotes à inscrire des "V" partout où l'on pourrait le voir, "V" pour "victoire" et pour "Vrijheid" (liberté). Ce "V", s'érigeant fièrement sur les murs comme symbole de l'espoir et de la résistance face à l'oppresseur, s'est répandu comme une traînée de poudre dans toute l'Europe.

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Graffiti associant la croix de Lorraine, symbole de la France libre au "V" de la victoire

Aux lendemains des attentats de Paris, le street artiste Seth peint la devise de Paris "Fluctuat nec mergitur".

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Seth, "Fluctuat nec mergitur" (il est battu par les flots mais ne sombre pas), Paris 20e, novembre 2015

En cristallisant son époque, le street art est une forme d'engagement historique. Ces œuvres éphémères qui ornent nos murs, donnent parfois à voir ce que le passant préfèrerait ne pas voir. C'est un art qui ne laisse pas d'autre choix que de regarder, de voir en face.

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"La Liberté guidant le peuple 2019", PBoy, Paris 19ème

La création du designer et du street artiste est souvent synonyme de révolte, car « il n’y a pas d’innovation sans désobéissance » (Michel Millot, écrivain et designer). 

 

==> Objet de commande, partagé de "murs en murs" sur les réseaux sociaux ou sauvage, le street art s'impose. Les Graff Tours, à Toulouse, Vitry sur Seine ou encore le 13ème arrondissement à Paris se visitent aujourd'hui comme des musées. Le street art est un art éphémère et généreux ; il est exposé gratuitement et transforme le visage des villes, de la même façon que le design transforme notre quotidien. Tous deux témoignent d'une époque et nous accompagnent dans nos évolutions sociales.